La ronde – Chapitre 5
Chapitre 5
Premier matin de vacances. Je dors.
Sept heures et demie, sonne mon appartement.
Mais quoi, putain… ?
Ah, mais c’est pas possible.
Je cours à la cuisine et je dis au salaud sana âme qui me réveille d’attendre. « J’y vais, j’y vais ! », je crie au machin. J’appuie sur le bouton mais je sais pas vraiment si ça fonctionne.
Puis je cours à la salle de bains. J’enfile ma robe de chambre à toute vitesse et je jette un peu d’eau sur le visage pour me réveiller. Je regarde le miroir : tout à fait acceptable.
Ramel m’attend devant sa voiture, moi je ne sors pas de l’édifice proprement dit.
« Bonjour ! » il me lance, radiant.
« Oui, en effet, c’était un bon jour. »
Evidemment il se marre, au coût de mon désespoir. Mais surtout, pourquoi m’a-t-il arrachée à mon lit alors que je venais juste de m’endormir ?
- Ça te dit de faire la connaissance de ton nouveau compagnon ?
- AAAHH, putain. Jean-Paul !
- Je pars pour l’Aveyron aujourd’hui, excuse-moi mais nous avons un marché.
- T’aurais pu me prévenir, tout de même.
- Ouais, j’aurais pu. Mais ç’aurait pas été amusant, n’est-ce pas? Tiens, je le lâche.
Il ouvre la porte de sa 4×4 et cette masse de poils blancs, noirs et gris saute de la voiture et fonce sur moi. Un husky de vingt-cinq ou trente kilos de muscles me bascule, et à ce que je tombe assise il commence à me flairer le visage et pousse gentiment mon bras de son museau humide. Je lève la main pour le caresser et il la lèche.
- T’as un chien? j’écoute derrière moi.
- Oh, mais alors merde.
Je me lève et prend la laisse du chien. Je me retourne, et je ne sais pas qui c’est. Je ne le reconnais plus, évidemment je ne me souviens plus de son nom. Mais il est plutôt mignon. Aucun doute que c’est le type du bar, hier. Il va vers Jean-Paul, je le suis. Il lui tend la main et fait mine de vouloir se présenter. L’autre ne fait même pas semblant de vouloir réciproquer le geste. Tant mieux.
Je le prends par les épaules et je le pousse de nouveau vers l’escalier.
- S’il te plaît, est-ce que tu pourrais remonter, prendre tes affaires, et–
- J’ai tout sur moi.
- Bon, alors casse-toi.
Jean-Paul a du mal à retenir son rire, j’essaye de me débarrasser de l’inconnu le plus vite possible. Finalement il se décide à s’en aller, à trois mètres il hésite encore et se retourne encore une fois. Le chien montre ses dents bien-soignées et un rugissement sonore se fait entendre. Le message est bien clair, l’inconnu fiche le camp. J’aime déjà ce chien.
- Tu ne changeras vraiment jamais, hein.
- Le jour où tu te disputeras avec ta femme, et seras bourré dans un bar, tu regretteras de m’avoir traitée ainsi; parce que chéri, les maris insatisfaits sont ma spécialité.
Il a l’air vachement surpris. Il a raison de l’être, je mens. Je ne coucherais jamais avec chauve-chevelu. En plus prof d’histoire-géo. Eurgh.
- J’espère que ça vaut la peine. Tâche de me rendre le papier le premier jour.
2
- Alors, mon petit collègue, comment ça va?
(…)
- D’ailleurs non, toi tu n’as rien de petit.
(woof!)
- Monsieur Ramel, c’est pas vraiment un type sympa, non?
(…)
- D’ailleurs, nous qui sommes entre amis, nous n’avons pas besoin d’euphémismes, n’est-ce pas? Jean-Paul est vraiment le genre de nase qui n’aurait jamais dû quitter sa chambre chez sa maman dans son petit village de Provence, non? C’est un connard.
(…)
- Ok, je sais que c’est pas sa faute si j’ai oublié de demander ton nom, arrête de me
regarder comme ça.
(…)
- Mais c’est quand-même un salaud puisqu’il ne m’a rien apporté pour toi. Heureusement que Fabrice rentre de Clermont aujourd’hui. Il a déjà eu un chien, alors il va nous aider à faire du shopping canin.
(woof!)
- Pendant ce temps, on va essayer de te donner un nom, ok? Un nom à la Jack London, ça te va? Buck?
(…)
- Croc-blanc?
(…)
- Brun? Bah, non. T’es même pas brun.
(woof!)
- Et qu’est-ce que je connais d’autre, comme nom de chien? Rex? Lassie?
(…)
- Je crois que Lassie était femelle. Alors, des écrivains?
(woof!)
- Evidemment t’aime pas Jack London. Des français? Balzac, Zola, Maupassant, Flaubert, Hugo, Rimbaud, Lamartine, Chateaubriand… Baudelaire?
(…)
- T’aime pas? Tu préfères les internationaux? Dostoïevski?
(…)
- T’as raison, c’est dégueulasse comme nom. Pas de russes.
(woof, woof!)
- Ça va, ça va. Byron, Homère, Shakespeare, Poe, Socrate, Platon, Virgile?
(…)
- Pas d’internationaux non plus? Des contemporains, peut-être? Aragon, Apollinaire, Eluard, Pennac?
(woof!)
- Oh, t’aimes bien? Tiens, est-ce que t’es Julius le Chien épileptique? Non? Ok, le téléphone sonne, ce doit être Fabrice. Je vais dans ma chambre répondre, alors ne fous pas le bordel ici, ok?
(woof!)
- Allô?
- …
- Ok, je descends.
- …
- Ok, bisous.
(woof! woof!)
- J’arrive, j’arrive! Qu’est-ce que ce bruit? T’as renversé mes livres, c’est ça, petit morveux de husky? Mais regarde moi ça, t’as retrouvé les pennacs? Tu veux un nom de la tribu Malaussène, c’est ça?
(woof! woof, woof!)
- Ah ouais, t’es un Malaussène? Montre-moi, qu’est-ce que t’as sous la patte? Monsieur Malaussène?
(…)
- Ne bave pas sur mes livres, et dis-moi, c’est bien Monsieur Malaussène?
(woof!)
- Monsieur Malaussène. Allons-y, Malaussène, il y a Fabrice qui nous attend en bas.